23 décembre 2009
Mère et fils
Julien somnolait, mijotait sous sa couverture, dans la douce chaleur qui émanait de la bouillotte. De temps à autre il émergeait brusquement, essoufflé comme après une marche difficile. Mais pourquoi toutes ces images du passé lui revenaient-elles ce matin ? Il tremblait ; il avait entendu dire qu’au moment de mourir, toute notre vie défile devant nos yeux, comme un film en accéléré… Heureusement, sa mère était là pour le protéger. Avec elle, il aurait moins peur et pourrait se laisser aller sans honte, pleurer s’il le voulait et même crier. Ce n’était pas comme avec Geneviève, qui semblait toujours le juger, porter sur lui un regard ironique, jamais compatissant. Elle ne le prenait pas au sérieux, c’était cela. Et, au lieu de s’attendrir, elle se montrait sévère avec lui et lui disait parfois des choses vexantes comme :
- Mais quand est-ce que tu te conduiras enfin comme un homme ?
Ou, pire encore :
- Mon pauvre vieux, qu’est-ce que tu vas devenir quand ta mère ne sera plus là ?…
Geneviève se trompait sur toute la ligne : c’étaient les femmes qui disparaissaient, pas les mères. La sienne, en tout cas, serait toujours là, il en était sûr. Qui d’autre saurait le soigner, le réconforter, l’encourager ? Certainement pas une femme, en tout cas. Car une femme n’était qu’une étrangère qui, parce qu’elle partageait votre lit, croyait avoir des droits sur vous et pouvoir décider de votre présent et même de votre avenir… Tandis qu’une mère, c’était la compréhension même, une compréhension qui n’avait pas besoin de mots, ni de gestes ; un regard lui suffisait pour vous deviner et, surtout, elle ne vous demandait jamais rien en échange de son amour. Oui, c’était cela : un amour sans conditions, comme un long repos, qui ne s’achèverait qu’avec la mort… Mais pourquoi Julien pensait-il qu’il allait mourir aujourd’hui ?
22 décembre 2009
Complicité
21 décembre 2009
Un couple
Depuis son mariage, Françoise ne travaillait plus. Elle estimait avoir passé une sorte de contrat avec son époux : elle s’occupait de la maison, mettait le linge dans la machine et repassait, faisait les courses et la cuisine. Gérard, lui, gagnait de l’argent. Il y en avait suffisamment pour qu’ils soient à l’aise sans se priver. D’ailleurs, ils vivaient simplement, ne sortaient que très peu, voyageaient rarement. Car Gérard n’aimait pas s’éloigner de chez lui. Même en congé, il gardait toujours un œil sur le laboratoire, dont il se sentait personnellement responsable. En vérité, il détestait surtout s’éloigner de sa mère. Françoise le savait bien, et elle s’ingéniait à lui faire des propositions alléchantes :
- Si nous partions dix jours en croisière sur le Nil ? Ça te changerait les idées, pour une fois.
- Ne dis donc pas de bêtises ! J’ai la comptabilité à terminer.
- Si nous allions passer une semaine à Amsterdam, pour visiter le musée Van Gogh ?
- Vas-y toute seule ! Moi, j’ai trop de travail en ce moment, tu le sais bien…
Elle ne pouvait rien objecter. La vie professionnelle de son mari était pour elle un mystère, une zone réservée dont il défendait jalousement l’accès.
En dix ans, elle n’avait obtenu que de courts week-ends sur la côte normande, chez des amis. Trois ou quatre fois, elle avait traîné son mari à l’opéra. Mais il s’endormait dès le premier acte. Une chance encore qu’il ne ronflât pas !…
20 décembre 2009
Dégel
19 décembre 2009
Un fils
Gérard se servit un porto et passa au salon, s’installa dans son fauteuil. Ses moments les plus heureux, depuis toujours, c’est ici qu’il les avait vécus. Il était chez lui. Sa mère le couvait, guettait ses moindres désirs. Et surtout, elle n’exigeait rien, ne posait jamais de questions. Avec elle, il n’avait rien à prouver. Elle l’aimait tel qu’il était, pour toujours, et cette certitude suffisait à l’apaiser. C’était cela, le bonheur, et pas autre chose ! Pourquoi donc s’était-il marié un jour, avec une étrangère ? Oui, une étrangère, une femme à laquelle il faut s’habituer, qui ne rêve que de vous changer et se moque constamment de ce qu’elle appelle vos petites manies ! Une femme qui se couche près de vous et attend que vous lui donniez du plaisir. Mais que vous donne-t-elle, elle, sinon la peur de ne pas la satisfaire et de devoir subir ses regards ironiques, le lendemain ? Sans parler des mots blessants qu’elle vous jette parfois au visage ; ni de cette façon de dire sans arrêt « Ta mère », avec une intonation pleine de mépris !…
Décembre
18 décembre 2009
Long séjour
« Il est trop tard pour les regrets. Je ne peux qu'être là, coiffer tes cheveux devenus blancs , brosser tes sourcils broussailleux, couper et limer tes ongles, frictionner ta peau froide avec l'eau de Cologne que tu préférais...
Ces gestes que tu n'aurais pas tolérés autrefois, je les accomplis avec une tendresse appliquée, ultimes manifestations d'un amour qui doute de lui-même et tente désespérément de prouver sa constance...
Ta pudeur, autrefois si pointilleuse, ne semble pas souffrir aujourd'hui des libertés que je prends avec ton corps, pauvre objet livré à l'indécence, offert sans défense à de dérisoires caresses, qui ne sont peut-être qu'égoïstes...
Mais comment savoir ce que tu vis ? Peut-être parviens-tu, malgré tout, à extraire de ce quotidien terrible quelques parcelles d'un plaisir qui m'échappe ? »
15 décembre 2009
Premier gel
14 décembre 2009
Un couple
Entre la chambre et la salle de bains, elle s’active sans cesse, parle, interroge et n’attend pas les réponses à ses questions. Sur son visage et dans sa voix, la gaieté un peu forcée de ceux qui souffrent et affirment à l’autre que tout va bien.
L’Autre, c’est son mari, vieillard tassé dans un grand fauteuil, dos voûté, regard mélancolique et délavé, mains aux gestes imprécis. Il fut un homme d’affaires sûr de lui, autoritaire et séduisant, un peu volage parfois ; mais qu’importe, aujourd’hui…
Se souvient-il qu’il a passé quarante ans auprès de cette femme et qu’elle l’a aimé au point de lui pardonner ses écarts, ses mensonges ?... Elle vient le voir chaque jour, assiste impuissante à son naufrage, l’appelle depuis son rivage ; mais il ne l’entend pas : il est déjà trop loin, sur le chemin glacé de l’absence…









