Phrasibuleuse

Textes littéraires et autobiographiques, collages d'images et de mots, photographies...

04 novembre 2009

Nadia

Tu as quarante ans, tu vis seule. Ton père est mort juste après ton huitième anniversaire. Ta mère t’a élevée comme elle l’a pu. Elle ne s’est pas remariée. Tu ne t’entendais pas bien avec elle et tu l’as quittée dès que tu fus majeure. Elle est morte d’une longue maladie, cela fait sept ans. Tu la voyais assez peu, si bien qu’elle ne t’a pas vraiment manqué depuis son décès. Tout de même, tu as eu un choc en disant l’autre jour à quelqu’un que tu  n’avais plus de parents. Et plus tard, chez toi, tu as pleuré sur ton sort, en prononçant plusieurs fois devant le miroir le mot « orpheline »…

Physiquement, tu n’as rien de particulièrement remarquable : un mètre-soixante, cheveux châtain foncé, yeux marron-noisette, teint plutôt mat, bouche aux lèvres minces, nez court légèrement épaté. Tu as tendance à être un peu forte, avec une poitrine trop volumineuse pour ta taille, trop lourde, qui t’a toujours embarrassée. Bien sûr, les quelques garçons que tu as connus l’ont aimée, eux, mais sans doute pas assez, ou pas assez longtemps pour que tu l’acceptes enfin. Tes mains et tes pieds sont petits, à la fois ronds et fins. Tu les aimes bien, c’est peut-être la partie de ton corps que tu préfères.

Dans un groupe, tu fais partie de ces femmes qu’on ne remarque pas, de celles dont on oublie aussitôt le visage et le nom. C’est assez confortable, la plupart du temps quand on n’a pas envie de sortir du rang : c’est ton cas depuis toujours. Ta mère te répétait souvent :  « arrête de faire ton intéressante, il n’y a vraiment pas de quoi ». Elle devait avoir raison. Elle non plus, d’ailleurs, n’avait sans doute pas de quoi retenir l’attention, puisqu’elle a vécu seule. Tu n’as jamais eu l’impression qu’elle en souffrait : c’était comme ça ; elle ne se posait peut-être même pas la question de savoir si sa vie aurait pu être différente... Tandis que toi, quelquefois, tu ressens un manque ; tu as envie de parler à quelqu’un, mais il n’y a personne auprès de toi…

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01 novembre 2009

La visite

Elle dit : « Je ne suis pas folle vous savez, je vais bientôt sortir d’ici et reprendre mon travail ; il faut juste que je trouve un nouvel appartement, parce que je ne peux pas retourner là-bas, il y a des portes qui claquent toute la nuit, ils le font exprès, pour m'empêcher de dormir…
Et puis, vous savez, ils sont encore rentrés chez moi, ils ont laissé des traces, ils fouillent dans mes tiroirs, je ne supporte pas ça. Ici, au moins, je suis tranquille, je me repose ; mais je me demande pourquoi on me fait prendre tous ces médicaments qui m’assomment… vous pouvez leur dire, s’il vous plaît, que je ne suis pas malade ? »…

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30 octobre 2009

Un couple

Chaque matin, c’étaient les même gestes, les mêmes bruits, dans le même ordre. Il se levait brusquement, passait à la salle de bains. Le rasoir électrique bourdonnait pendant quelques minutes. Le jet puissant de la douche faisait résonner l’émail de la baignoire. Le poste de radio diffusait trop fort les nouvelles du jour. De l’autre côté de la cloison, Françoise se retournait dans le lit. Elle guettait les bruits de la rue, comme autant de petits signes rassurants : à huit heures moins cinq, le ronronnement poussif d’un véhicule qui montait la rue des peupliers ; un peu après huit heures, les cloches de Sainte Marie sonnaient ; la voisine institutrice traversait alors la rue, faisait coulisser la porte de son garage. Bientôt, on entendait le cliquetis régulier d’un moteur diesel. Dans la salle de bains, les ablutions avaient cessé et la radio se taisait.
Gérard descendait, faisait craquer le vieil escalier. Il allait prendre son petit-déjeuner puis partir. Dans quelques minutes, Françoise pourrait se lever. Une lumière blafarde traversait les persiennes. Quelques effluves de café se mêlaient à l’haleine lourde et chaude de la nuit, qui emplissait la chambre. En bas, la porte claquait, la clé jouait dans la serrure, puis le pas de Gérard résonnait sur le trottoir, s’éloignait, se taisait...


Françoise s’étirait dans le lit, soupirait d’aise : la maison lui appartenait jusqu’au soir ! Elle se levait, tirait les rideaux, faisait tourner l’espagnolette et ouvrait en grand les volets. La rumeur de la ville montait alors jusqu’à elle. On la percevait plus ou moins selon le temps. Françoise l’aimait. C’était comme une respiration douce, familière. Sauf le dimanche, un jour triste, où tout était différent...

Sur les carreaux de la salle de bains, un voile de buée persistait encore. Des gouttes de dentifrice blanc maculaient le lavabo rose. La serviette éponge mouillée gisait en tas sur le bord de la baignoire. Un coton-tige traînait sur la tablette de verre. Françoise avait fini par s’habituer au désordre de son mari. Chaque jour, elle rangeait, nettoyait patiemment derrière lui. De toute façon, il n’y avait rien à faire. Elle avait tout essayé, les cris, les menaces et même la douceur, au début. À son âge, il ne changerait plus. Sa mère l’avait mal élevé. Elle ne lui avait pas inculqué le respect de l’autre. Elle ne lui avait rien appris, d’ailleurs…
Françoise faisait une toilette de chat, se coiffait, enfilait ses vêtements d’intérieur. À la cuisine, elle essuyait les ronds de café, ramassait les miettes, rinçait la tasse de Gérard. Elle n’aurait pas pu déjeuner sur une table sale. De plus, l’odeur du café froid l’écœurait, surtout le matin. Il le savait, mais n’en tenait pas compte. Ce n’était pas grand-chose, pourtant. Mais peut-être le faisait-il exprès ? Il était capable de petites mesquineries, parfois ; et il boudait encore comme un gamin, à quarante-cinq ans ! Il prenait alors ce petit air buté, avec les lèvres pincées et le regard baissé. Françoise faisait semblant de ne rien voir et il en était pour ses frais. Elle lui parlait gentiment, comme si de rien n’était, faisait les questions et les réponses. Et il finissait par s’en aller, avec le sentiment douloureux d’être incompris…


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26 octobre 2009

Un couple

Depuis combien de temps n’avaient-ils pas ri ensemble ? Elle avait beau chercher, Françoise n’arrivait pas à se souvenir. La nostalgie la submergeait de plus en plus souvent. Parfois, elle pensait qu’il n’était peut-être pas trop tard pour rétablir le contact. Mais aussitôt, elle éprouvait le sentiment d’une impossible réparation : trop de silences la séparaient de Gérard et trop de méchancetés aussi, toutes ces petites phrases qui laissent des cicatrices indélébiles… Mais comment en étaient-ils arrivés jusque là, eux qui s’aimaient si fort ? Cela ne s’était pas produit en un jour, évidemment ; il avait fallu accumuler beaucoup de rancune, d’amertume et de frustrations. Et surtout, s’éloigner lentement l’un de l’autre, jusqu’à redevenir deux étrangers. Et tout cela en vivant une existence douillette, confortable, sans le moindre accroc apparent ; une existence que chacun leur enviait… Bien sûr, elle avait sa part dans ce désastre, elle le savait bien. Gérard n’était pas si mauvais, au fond, il avait même des qualités. Il faisait beaucoup de choses, à la maison, prenait en charge la plupart des tâches matérielles. Mais pourquoi le trouvait-elle tellement lourd et maladroit, d’une lenteur exaspérante ?
- Tu n’as qu’à le faire toi-même, répondait-il, lorsqu’elle le critiquait. Et il avait bien raison ; mais il n’abandonnait pas son travail pour autant. Elle, à sa place, aurait lâché l’aspirateur ou l’épluche-légumes, et serait sortie en claquant la porte. Mais lui restait patient, même s’il protestait, pour la forme. Oui, c’était cela, il était trop patient ! Il se laissait dire des choses qu’il n’aurait jamais dû tolérer. Il était faible, voilà pourquoi elle le méprisait. Jamais il n’avait fait preuve d’autorité, vis-à-vis d’elle, par respect, sans doute ; en quoi il s’était complètement fourvoyé : ce qu’elle attendait depuis toujours, c’était un homme fort, sur qui elle aurait pu se reposer, avec qui elle se serait sentie en sécurité. Mais au lieu de cela, elle avait eu en face d’elle un Gérard mou et complaisant, qui se contentait de si peu pour être heureux. Car il avait été heureux, beaucoup plus longtemps qu’elle ! Elle le comprenait enfin : c’était là le point de départ de leur éloignement !…


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20 octobre 2009

Une vie

Son époux avait vingt-cinq ans de plus qu’elle. Lorsqu’ils s’étaient rencontrés, elle terminait ses études d’infirmière. Elle fut aussitôt séduite par ce tout juste quinquagénaire à la silhouette svelte, au teint hâlé, qui lui parlait musique et philosophie. Elle était dans la fleur de sa jeunesse : teint frais, mollet galbé, cœur encore plein de rêves…
Et puis le temps fila, elle devint une femme mûre et lui un vieillard. La tendresse remplaça les ardentes effusions. La belle infirmière ne vola plus d’un patient à l’autre : elle resta auprès de son mari souffrant, déclinant, mourant…
Elle vient de prendre sa retraite, mais n’en profitera pas longtemps : une grave maladie la ronge inexorablement et personne n’est là pour lui tenir la main…

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14 octobre 2009

Une veuve

L’appartement lui semble immense et vide, maintenant que n’y résonnent plus la voix de l’aimé, ni ses musiques préférées. Il occupait beaucoup de place ; elle ne s’en plaignait pas et, même, trouvait cela confortable.
Accroché dans la salle de bains, le peignoir rouge foncé qu’il enfilait le matin. Elle le laisse là et, chaque fois qu’elle le frôle, serre contre elle le tissu soyeux pour sentir encore un peu l’odeur familière et rassurante de l’Absent…

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25 septembre 2009

Aline / 3

Encore un rêve épouvantable ; je croyais pourtant que le médicament me protégeait de ces visions obsédantes, il faudra le dire au docteur…
Je me promène au bord d’un lac très bleu très calme, c’est pendant les vacances d’été, il fait beau, un peu chaud mais pas trop ; un cygne blanc glisse sur l’eau transparente et je le suis du regard. Il semble vouloir me montrer quelque chose, car il tourne et retourne devant moi, faisant des ronds de plus en plus petits ; je me penche pour voir le fond du lac et j’aperçois comme un grand corps couché sur la vase. Le cygne s’envole tandis que j’appelle au secours ; des hommes arrivent en tenue de plongée, s’immergent un instant et reparaissent en tenant une statue de femme, qu’ils posent à mes pieds. Elle est nue et recouverte en plusieurs endroits d’une mousse verte. Je m’agenouille pour mieux l’admirer, car elle est belle et superbement proportionnée. Son visage me trouble, car il me semble familier, mais je ne peux dire qui il me rappelle. Plus je le regarde et plus je tremble, sans comprendre pourquoi. Soudain, la statue s’anime et devient Maman ; sur son visage défait, des larmes ruissellent, et son regard est noyé de chagrin. « Viens avec moi », dit-elle d’une voix suppliante. Sa main de pierre glacée saisit ma main et je me sens entraînée vers le lac. Je pousse un long cri très aigu, qui me réveille…



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23 septembre 2009

Aline / 2

Comment dormir avec la peur d’un homme qui rentre au milieu de la nuit et vient se coucher près de moi ? L’escalier craque sous son pas lourd, il monte lentement se rapproche, il fait noir, je me sens toute petite comme autrefois et je tremble, je prends ma tête dans mes mains j’entends mon sang qui bat très fort je voudrais crier mais ma voix ne sort pas de ma gorge, je me lève j’ouvre les rideaux bleus et la fenêtre, j’ai envie de sauter mais ce n’est pas assez haut, je me penche la lumière s’allume et il arrive en courant derrière moi m’attrape dans ses bras « Mais qu’est-ce que tu fais ? tu as encore oublié ton médicament, tu sais bien qu’il ne faut pas arrêter de le prendre, tu devrais dormir à cette heure ».
Il me porte jusqu’au lit, me parle doucement : « Tout va bien, ne t’inquiète pas, je suis là »... Sa voix de velours me calme et sa chaleur aussi contre mon corps, je sens sur lui un parfum familier apaisant, c'est Shalimar... Autrefois il m’en offrait mais maintenant c’est pour l’autre ; elle est blonde, pourtant, et c’est un parfum de brune, vanillé capiteux oriental ; il disait « Tu es ma princesse des Mille et Une Nuits » et maintenant c’est elle… 
Mais ça m’est bien égal. Au début j’ai souffert, j’avais peur qu’il me quitte et puis plus rien, plus de larmes, plus de cauchemars, il rentre et me prend dans ses bras, ça me suffit... Plus obligée de supporter ses caresses et son souffle qui s’accélère, beaucoup d’agitation pour pas grand-chose, et puis il pousse un cri terrible et s’endort juste après... Tout ça pour l’autre maintenant…
Il se glisse près de moi entre les draps, éteint la lumière et me berce tendrement, m’appelle « sa douce, son bébé » le sommeil vient me prendre, je vais dormir profondément, sans angoisse ni rêves…

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21 septembre 2009

Aline

J’ai peur la nuit, le moindre bruit me fait sursauter m’angoisse jusqu’à la panique et je me souviens d’une chambre baignée de pénombre bleue. Je dors paisiblement et soudain le fracas de la porte qui s’ouvre, mon cœur bat très fort, une dispute violente me réveille tout à fait, me sort brutalement de mes rêves, il est rentré veut se coucher près de maman mais elle refuse : « tu as encore bu et joué tout notre argent, on n’a plus rien à manger, je te hais je voudrais que tu disparaisses, va t’en je ne veux pas d’un mari comme toi » alors il frappe jusqu’à ce qu’elle se taise ; maman crie, bruits de pas précipités, gifles et choc mat sur le carrelage et puis plus rien, le silence encore plus effrayant, maman est peut-être morte et papa s’installe dans le lit, elle ne bouge plus, ne dit plus rien et lui s’endort calmement…
J’ai une seule photo avec lui : six mois, des jambes toutes fines et des chaussons tricotés, je ressemble à un garçon, maman a enroulé mes cheveux au sommet de mon crâne, ça fait une mignonne petite coque, lui me tient entre ses mains me soulève à hauteur de son visage et me sourit, on dirait qu’il est fier de moi, un papa tendre attentionné avec une belle voix grave qui murmure à mon oreille, je ne l’ai pas entendue beaucoup mais je sais que c’est la sienne, la plus belle voix que j’aie connue, celle que je suivrais jusqu’au bout du monde…

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29 août 2009

Un couple

Elle parlait beaucoup, le plus souvent pour ne rien dire, ou presque.
Il était taciturne et répondait à ses questions par des borborygmes ou des onomatopées entrecoupées de brefs soupirs.
Pendant de longues années, leur entente fut parfaite. Et puis un soir, il exhala un petit cri, un seul, entre la poire et le fromage. « Ah ?! », fit-il soudain. Et ce fut tout : il était mort.
Elle en resta sans voix, jusqu’à sa propre fin…

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