Phrasibuleuse

Textes littéraires et autobiographiques, collages d'images et de mots, photographies...

09 novembre 2009

Un homme

Je me souviens de vous en vieil homme au visage très doux, au sourire plein de bonhomie… Qui aurait pu penser, en vous côtoyant alors, que vous aviez été ce père terriblement autoritaire, ce mari volage et cruel que vos proches m’ont dépeint ?
Vos dernières années se sont étirées péniblement dans un établissement de « long séjour ». Devenu hémiplégique, vous aviez perdu toute autonomie et ne pouviez plus parler. Mais votre regard exprimait encore les émotions qui vous traversaient…
J’ai souvent imaginé le supplice que ce devait être pour vous que de voir, sans pouvoir communiquer avec eux, ceux qui venaient vous témoigner leur attachement ; ceux-là mêmes qui avaient tant souffert de vos manques et de votre intransigeance…

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22 octobre 2009

Avec le temps...

Je me souviens que je lui disais : "tu m’étonneras toujours".
Trente-sept ans après nos débuts, pourrais-je encore le lui dire ?
Peut-être, de temps à autre. Mais je n’aurais plus dans la voix cette petite pointe d’émerveillement qui le rendait si fier…
Ce n’est certes pas sa faute, mais celle de l’habitude. Et j’éprouve le sentiment troublant d’avoir trahi une promesse ; même si elle était probablement impossible à tenir…

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11 octobre 2009

Réminiscence

Je me souviens d’un pavillon de banlieue où je suis allée quelquefois, l’année de mes treize ans. L’extérieur, en pierre meulière, me semblait assez austère. Mais c’est surtout de l’intérieur de cette maison que se dégageait, pour moi, une atmosphère lourde, angoissante.
Les papiers peints se décollaient ici et là, car les murs étaient imprégnés d’humidité. Il régnait dans toutes les pièces une odeur que je n’avais encore jamais sentie et qui m’empêchait de m’endormir, comme une sourde menace pesant sur mes rêves d’adolescente…

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07 octobre 2009

Dessiner...

Je me souviens qu'elle se moquait de mes dessins, disait que, là non plus, je n’étais pas douée. Cela ne m’empêcha pas de continuer, car je me sentais attirée toujours par la feuille blanche.
D’abord, à défaut d’étudier la danse, puisqu’elle me le refusait sous le prétexte injuste que je n’avais pas les qualités requises, je dessinai des danseuses. J'étais fascinée par leurs mollets galbés, leur pied cambré, leur taille minuscule émergeant d’un tutu vaporeux...
Et puis, à l’adolescence, je me mis à dessiner des arbres : d’abord les racines, posées sur un sol aride, puis le tronc et les branches qui se multipliaient jusqu’aux bords du papier. Mais jamais, jamais jusqu'à aujourd'hui, je n’ai pu accrocher de feuillage à ces branches…

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11 septembre 2009

Marie-Louise

Je me souviens qu’elle était frileuse. Elle portait toujours, en été, un cardigan dont elle n’enfilait pas les manches : posé sur ses épaules, il avait tendance à glisser ; elle le rattrapait alors du bout de ses doigts fins, d’un geste gracieux, qu’elle accomplissait comme sans y penser...

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06 juillet 2009

Les gares

Je me souviens que, pendant très longtemps, je ne pouvais pas me trouver dans une gare sans éprouver aussitôt une tristesse incoercible, insurmontable. Pourquoi ? La réponse ne m’a été donnée que très tard, lorsque j’ai revu mon père, trente-cinq ans après qu’il nous eût quittés…
J’ai soudain revécu la scène de son départ : ma mère le congédia définitivement, le renvoya vers son Maroc natal et, pour être bien sûre qu’il partait, elle l’accompagna à la gare, le mit dans le train qui partait pour Marseille, attendit que le train parte.
J’avais cinq ans et j'étais avec eux ; j’entendis donc les supplications de mon père, ses promesses de changer, de devenir un bon mari, un bon père ; et je le vis pleurer, sans pouvoir le consoler, lui dire que  je l’aimais, que je voulais qu’il reste.
Moi aussi, j’étais en larmes
Tristesse inconsolable de n’être que spectatrice et d’assister à un départ que je savais sans retour possible. Et les gares, toutes les gares, sont devenues pour moi le lieu d’une perte irréparable et d’une injuste séparation. Jusqu’à ce que je comprenne enfin pourquoi j’éprouvais un tel sentiment...

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23 juin 2009

Eclosion

Je me souviens qu’on me disait douce et calme, toujours d’humeur égale. Pendant de longues années, j’ai tâché de correspondre à l’image que « les autres » avaient de moi, au point que je me suis perdue de vue.
Lorsque j’ai accepté, enfin, de reconnaître la violence et la passion qui bouillonnaient en moi, ce ne fut ni facile ni confortable...
Faire coïncider l’intérieur et l’extérieur tout en me restant fidèle ; devenir au grand jour celle que j’étais profondément ; admettre et même revendiquer en moi une part de ténèbres, alors qu’on me croyait si lumineuse : c’est peut-être cela qu’on appelle devenir adulte ?…


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15 juin 2009

L'origine de la peur

Je me souviens, quand j'avais entre quatre et six ans, j'ai habité avec ma mère au 54 rue des cendriers, dans le vingtième arrondissement de Paris. L'appartement se trouvait au deuxième étage. L’escalier de bois était gris pâle, à force d'être lavé à grande eau. Sous les pas, les marches rendaient un bruit mat. Les murs étaient peints en deux couleurs : marron-rouge pour la partie inférieure et marron clair au-dessus.
Dans l’entrée, il faisait sombre. Maman me disait toujours de faire attention : il pouvait y avoir quelqu’un, un Arabe évidemment, caché derrière la porte.
Pendant des années, j’ai rêvé qu’un homme me poursuivait dans des couloirs obscurs ; je voulais courir mais mes jambes pliaient sous moi. Pourtant, c’était sa peur à elle, pas la mienne. Personne ne m’a jamais embêtée, à cette époque-là. Ni plus tard, d’ailleurs. Peut-être avait-elle de mauvais souvenirs du Maroc ? Je ne sais pas, elle ne m’en a rien dit…


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05 juin 2009

Madame Barthélémy

Je me souviens de mon professeur de français et d’histoire, en 6° et 5°. Petite dame à l’apparence plutôt terne, aux cheveux châtain foncé permanentés. Elle portait des chaussures étranges, que d’aucunes disaient méchamment « pour pieds sensibles ». Elle était affublée de manies qui faisaient rire. Par exemple, lorsqu’elle vous interrogeait, vous arriviez devant le tableau et elle disait immanquablement : « Je vous écoute », d’un ton  qui vous glaçait. Profériez-vous quelque bêtise, elle la commentait aussitôt d’un : « Vous vous moquez, je pense ? » qui faisait pouffer les spectatrices, d’autant plus qu’elles l’attendaient… 
Mais pour moi, elle demeure avant tout celle qui a su écouter et comprendre. Un jour, j’avais fait une grosse « bêtise », imité une signature ou falsifié un bulletin, je ne sais plus ; au lieu de me réprimander devant toute la classe ou d’alerter ma mère, elle m’a prise à part et demandé de lui exposer les raisons de mon geste. J’ai pu, alors, lui raconter ce que je vivais, ma tristesse et mes peurs. Nous avons passé ensemble une sorte de « contrat » : elle me ferait confiance et je ne la décevrais pas. Dès lors, notre relation fut marquée par une sympathie mutuelle, presque une amitié, qui n’atténuait nullement la sévérité des notes et commentaires que je récoltais, lorsque je travaillais mal ou pas assez…


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30 mai 2009

Frustration

Je me souviens de certains samedis soirs, quand j’étais petite. Ma mère me proposait d’aller au cinéma, ce qui me mettait en joie. Pour que le repas soit vite expédié, elle préparait des sandwiches au jambon, avec de la baguette bien craquante et du beurre au bon goût de noisette. On se dépêchait, on ne s’asseyait pas à table, je mangeais et buvais à toute vitesse, c’était la fête…
Mais parfois, sans que je comprenne pourquoi, l’expression de ma mère changeait brusquement : elle semblait écrasée par une fatigue insurmontable, puis elle disait en essayant de me convaincre : « Et si on restait tranquillement à la maison, à lire un magazine ? Tiens, voilà le porte-monnaie, achète-toi « Le journal de Mickey », ou « La semaine de Suzette », ce que tu trouveras ; allez, va vite, avant que le marchand de journaux ne ferme sa boutique !… » Quelle déception ! Mais je n’osais pas protester, consciente de ce qu’elle même ignorait ce qui lui arrivait…
Quelques minutes après, je rentrais avec mon magazine, consolation dérisoire ; je retenais une envie de pleurer qui me serrait douloureusement la gorge. Une envie de pleurer et, surtout, le sentiment d’avoir été trompée. Cela n’arrivait pas à chaque fois, mais assez souvent pour que j’hésite à me réjouir trop vite, quand ma mère parlait d’aller au cinéma… Malgré tout, la saveur et la consistance à la fois moelleuse et craquante du « jambon-beurre » sont toujours associés pour moi à l’idée de réjouissance, de circonstance exceptionnelle...

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