27 décembre 2009
Julien
Comme c’était bon d’être seul ! Depuis le départ de Geneviève, Julien retrouvait ses habitudes et n’en finissait pas de reprendre ses aises. Avec elle, il fallait toujours faire attention, ne pas se laisser aller à certains gestes, qu’elle trouvait vulgaires, ou déplacés. Maintenant, il pouvait se gratter longuement le torse en lisant, ou se curer le nez, sans craindre le regard réprobateur de sa femme… Sept années de contrainte ! Il se demandait aujourd’hui comment il avait pu les supporter…
Elle avait bien fait de partir sans explications. De toute façon, il n’y avait rien à dire… Il suffisait qu’elle ait emporté avec elle toutes ses affaires, restitué la place, en quelque sorte, qu’elle avait occupée… Julien n’avait pas versé une larme. Sa mère lui avait transmis les derniers mots prononcés pour lui par Geneviève : « Vous lui direz que je suis partie ; il comprendra ». En effet, il comprenait…
La vieille femme aussi semblait soulagée. Les premiers jours, elle avait affiché une mine un peu triste, pour la forme. Sans doute craignait-elle que son fils ne souffrît de cet abandon. Mais bien vite, la routine quotidienne fit oublier ce qui n’était au fond qu’un incident…
Julien avait éteint la lumière et sombrait doucement. Un instant, il pensa à la fenêtre d’en face et fut tenté de se lever pour aller voir s’il se passait quelque chose de nouveau. Mais que pouvait-il arriver d’autre ? De toute façon, ses forces l’abandonnaient ; il devenait incroyablement lourd, s’enfonçait dans le matelas moelleux, comme dans un sable fin, qui l’enveloppait, ruisselait sur sa peau en une caresse tiède...
Allongé sur une serviette de bain, il contemplait le ciel, où folâtraient de gros nuages joufflus. Autour de lui, des enfants se poursuivaient en poussant des cris aigus. Il ne jouait pas avec eux. Jamais il n’avait aimé se mêler à la multitude ; car il était différent, comme sa mère le lui rappelait souvent. Elle était assise à côté de lui, tricotant dans l’ombre du parasol. Julien contemplait à la dérobée ce jeune corps dont il était issu. Par où en était-il donc sorti ? Cette question le troublait depuis longtemps et il n’osait pas la poser à sa mère. Car il l’avait entendue dire, une fois : « Ah ça, non, je n’en aurai pas un deuxième, celui-là a déjà failli me tuer »…
Est-ce que c’était pareil pour tous les enfants ? Non, certainement pas, et c’est pourquoi elle répétait si souvent : « Toi, tu n’es pas comme les autres »… Il avait failli tuer sa mère et pourtant elle l’aimait ! Encore un mystère qu’il lui faudrait éclaircir. Julien se redressa sur un coude :
- Dis, manman ?
- Oui, fit-elle en se tournant vers lui.
Alors, il poussa un cri strident : les aiguilles à tricoter étaient devenues un grand couteau, que sa mère brandissait dans sa direction. D’une main, elle agrippa ses cheveux et de l’autre elle frappa son cou avec la lame tranchante. Julien vit rouler sa tête devant lui ; elle était posée sur la sable. Il la regardait sans peur, comme si c’était une chose tout à fait normale, de contempler sa propre tête. Et soudain elle bougea, se redressa, et ce n’était plus la sienne, mais celle de Geneviève ! Et de plus elle parlait, prononçait lentement, d’un air menaçant : « Dis à ta mère que je suis revenue. Elle comprendra »…
23 décembre 2009
Mère et fils
Julien somnolait, mijotait sous sa couverture, dans la douce chaleur qui émanait de la bouillotte. De temps à autre il émergeait brusquement, essoufflé comme après une marche difficile. Mais pourquoi toutes ces images du passé lui revenaient-elles ce matin ? Il tremblait ; il avait entendu dire qu’au moment de mourir, toute notre vie défile devant nos yeux, comme un film en accéléré… Heureusement, sa mère était là pour le protéger. Avec elle, il aurait moins peur et pourrait se laisser aller sans honte, pleurer s’il le voulait et même crier. Ce n’était pas comme avec Geneviève, qui semblait toujours le juger, porter sur lui un regard ironique, jamais compatissant. Elle ne le prenait pas au sérieux, c’était cela. Et, au lieu de s’attendrir, elle se montrait sévère avec lui et lui disait parfois des choses vexantes comme :
- Mais quand est-ce que tu te conduiras enfin comme un homme ?
Ou, pire encore :
- Mon pauvre vieux, qu’est-ce que tu vas devenir quand ta mère ne sera plus là ?…
Geneviève se trompait sur toute la ligne : c’étaient les femmes qui disparaissaient, pas les mères. La sienne, en tout cas, serait toujours là, il en était sûr. Qui d’autre saurait le soigner, le réconforter, l’encourager ? Certainement pas une femme, en tout cas. Car une femme n’était qu’une étrangère qui, parce qu’elle partageait votre lit, croyait avoir des droits sur vous et pouvoir décider de votre présent et même de votre avenir… Tandis qu’une mère, c’était la compréhension même, une compréhension qui n’avait pas besoin de mots, ni de gestes ; un regard lui suffisait pour vous deviner et, surtout, elle ne vous demandait jamais rien en échange de son amour. Oui, c’était cela : un amour sans conditions, comme un long repos, qui ne s’achèverait qu’avec la mort… Mais pourquoi Julien pensait-il qu’il allait mourir aujourd’hui ?
21 décembre 2009
Un couple
Depuis son mariage, Françoise ne travaillait plus. Elle estimait avoir passé une sorte de contrat avec son époux : elle s’occupait de la maison, mettait le linge dans la machine et repassait, faisait les courses et la cuisine. Gérard, lui, gagnait de l’argent. Il y en avait suffisamment pour qu’ils soient à l’aise sans se priver. D’ailleurs, ils vivaient simplement, ne sortaient que très peu, voyageaient rarement. Car Gérard n’aimait pas s’éloigner de chez lui. Même en congé, il gardait toujours un œil sur le laboratoire, dont il se sentait personnellement responsable. En vérité, il détestait surtout s’éloigner de sa mère. Françoise le savait bien, et elle s’ingéniait à lui faire des propositions alléchantes :
- Si nous partions dix jours en croisière sur le Nil ? Ça te changerait les idées, pour une fois.
- Ne dis donc pas de bêtises ! J’ai la comptabilité à terminer.
- Si nous allions passer une semaine à Amsterdam, pour visiter le musée Van Gogh ?
- Vas-y toute seule ! Moi, j’ai trop de travail en ce moment, tu le sais bien…
Elle ne pouvait rien objecter. La vie professionnelle de son mari était pour elle un mystère, une zone réservée dont il défendait jalousement l’accès.
En dix ans, elle n’avait obtenu que de courts week-ends sur la côte normande, chez des amis. Trois ou quatre fois, elle avait traîné son mari à l’opéra. Mais il s’endormait dès le premier acte. Une chance encore qu’il ne ronflât pas !…
19 décembre 2009
Un fils
Gérard se servit un porto et passa au salon, s’installa dans son fauteuil. Ses moments les plus heureux, depuis toujours, c’est ici qu’il les avait vécus. Il était chez lui. Sa mère le couvait, guettait ses moindres désirs. Et surtout, elle n’exigeait rien, ne posait jamais de questions. Avec elle, il n’avait rien à prouver. Elle l’aimait tel qu’il était, pour toujours, et cette certitude suffisait à l’apaiser. C’était cela, le bonheur, et pas autre chose ! Pourquoi donc s’était-il marié un jour, avec une étrangère ? Oui, une étrangère, une femme à laquelle il faut s’habituer, qui ne rêve que de vous changer et se moque constamment de ce qu’elle appelle vos petites manies ! Une femme qui se couche près de vous et attend que vous lui donniez du plaisir. Mais que vous donne-t-elle, elle, sinon la peur de ne pas la satisfaire et de devoir subir ses regards ironiques, le lendemain ? Sans parler des mots blessants qu’elle vous jette parfois au visage ; ni de cette façon de dire sans arrêt « Ta mère », avec une intonation pleine de mépris !…
18 décembre 2009
Long séjour
« Il est trop tard pour les regrets. Je ne peux qu'être là, coiffer tes cheveux devenus blancs , brosser tes sourcils broussailleux, couper et limer tes ongles, frictionner ta peau froide avec l'eau de Cologne que tu préférais...
Ces gestes que tu n'aurais pas tolérés autrefois, je les accomplis avec une tendresse appliquée, ultimes manifestations d'un amour qui doute de lui-même et tente désespérément de prouver sa constance...
Ta pudeur, autrefois si pointilleuse, ne semble pas souffrir aujourd'hui des libertés que je prends avec ton corps, pauvre objet livré à l'indécence, offert sans défense à de dérisoires caresses, qui ne sont peut-être qu'égoïstes...
Mais comment savoir ce que tu vis ? Peut-être parviens-tu, malgré tout, à extraire de ce quotidien terrible quelques parcelles d'un plaisir qui m'échappe ? »
28 septembre 2009
Un rêve
Des enfants
sortent en riant d’une maison. C’est la nuit. Une petite fille court
après eux, mais elle ne peut pas les rattraper. Essoufflée, désemparée,
elle s’arrête et les regarde de loin ; une voix lui dit clairement,
comme pour donner un titre à cette scène : « petite fille seule dans la
nuit ».
Ce sentiment, si longtemps, qu’il y avait une vitre entre toi et les
autres ; quelque chose de transparent que toi seule voyais, contre quoi
tu te heurtais, qui te séparait sans retour des « autres ». Et
peut-être aussi d’une part de toi-même, que tu mis des années à
identifier, à nommer…
(Entre deux mères)
