Phrasibuleuse

Textes littéraires et autobiographiques, collages d'images et de mots, photographies...

28 novembre 2009

Nadia / 6

Comme chaque lundi, tu es allée à la piscine entre midi et deux heures, et tu y as retrouvé ton amie Françoise. Plaisir d’oublier un moment la pesanteur, dans une eau tiède et bleutée, au milieu du bassin presque désert... Ton amie et toi avez fait consciencieusement votre nombre hebdomadaire de longueurs, avant de déjeuner frugalement au self du centre sportif. C’est là que tu as senti sur ton visage la brûlure d’un regard insistant.
Assis à quelques tables de la vôtre, un homme très distingué te fixait. Cheveux bruns grisonnants, petits yeux sombres, teint hâlé. Il mangeait lentement et s’arrêtait souvent pour boire une gorgée d’eau minérale. Tout en écoutant les confidences de Françoise – toujours les mêmes problèmes de fille esseulée, amoureuse d’un homme qui n’est pas libre : elle passe sa vie près du téléphone, à attendre qu’il sonne  - tu savourais la petite satisfaction de plaire à un homme apparemment mûr. Il te sourit imperceptiblement ; tu lui rendis son sourire et détournas pudiquement les yeux.

De retour chez toi, tu te préparais un thé lorsque retentit la sonnerie de l’interphone…
 
Alexandre. Quarante-neuf ans, célibataire, Maître de conférences à l’Université. Hier, tu as passé avec lui une délicieuse après-midi, à bavarder, à faire connaissance. Il t’attendait sur le parking de la piscine et t’a suivie jusque chez toi, sans que tu t’en aperçoives. Tu l’as invité à partager ton thé. Vous avez parlé longuement de vos vies respectives, puis vous vous êtes quittés sans vous donner rendez-vous, échangeant juste vos numéros de téléphone.
Ce matin, tu te sens terriblement seule et presque triste, comme après une fête réussie, lorsque tout le monde est parti et que les échos des conversations résonnent encore dans la mémoire.

Il ne t’appellera pas, tu en es sure...

Il ne te reste qu'à travailler pour ne pas penser. Écrire et réécrire les aventures passionnantes des autres…

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22 novembre 2009

Nadia / 5

À présent, tu as quarante et un ans et tu te sens si seule... L’homme que tu as tant aimé vit et travaille dans la même ville que toi et pourtant, depuis six ans, tu ne l’as jamais rencontré. Comme toi, sans doute, il a évité les lieux où vous alliez ensemble et emprunté d’autres trajets pour se rendre au bureau ou dans ses magasins préférés. Plusieurs amis ont tenté de te parler de lui, mais tu as  toujours refusé d’entendre quoi que ce soit le concernant, car le temps n’a pas encore adouci ta blessure ; tu ne supporterais pas d’apprendre qu’il  s’est refait une vie d’où tu es totalement exclue. S’agit-il d’un reste d’amour qui refuserait de s’éteindre, comme une braise sous la cendre apparemment froide ? Tu en doutes, car l’amour a besoin d’être nourri, pour subsister ; et ce qui le nourrit, c’est avant tout l’échange, pour lequel il faut être deux...

La nuit dernière, tu as fait un rêve étrange : tu recevais une grande enveloppe épaisse, sur laquelle ne figurait aucun nom d’expéditeur. Tu la regardais longuement avant de l’ouvrir, à la recherche d’un signe. À l’intérieur, tu trouvais les deux morceaux d’un stylo plume cassé, inutilisable, emballé dans une feuille de papier froissé, couverte d’inscriptions superposées, indéchiffrables, certaines délavées.
Tu scrutais méthodiquement cet étrange palimpseste en te disant : c’est lui, c’est Paul, ce ne peut être que de lui. Et finalement, tu découvrais les deux seuls mots lisibles : « sans toi ».
Ce matin, en buvant ton thé, tu repenses au stylo cassé : objet symbolique figurant un homme en difficulté ?  Non, cette interprétation au premier degré te semble vraiment trop simpliste et surtout réductrice. Si Paul tentait un geste pareil vers toi, qu’est-ce que cela signifierait pour lui ? Un appel ? Non, ce n’est pas son genre, d’appeler à l’aide...

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18 novembre 2009

Nadia / 4

Ton premier souci, le matin devant le miroir de la salle de bains, c’est de te brosser les cheveux. Depuis des années, tu utilises toujours la même brosse, en soies de sanglier montées sur un bois roux dont, à force de lavages et de manipulations, le vernis a fini par disparaître. Tu l’empruntais souvent à Paul, ce qui commença par l’agacer puis l’attendrit finalement et, un jour, il te la donna. Tu t’en sers quotidiennement. Tu l’emportes partout et ne t’en séparerais pour rien au monde, d’abord parce qu’elle démêle parfaitement ton épaisse chevelure, ce qu’aucune autre n’a réussi avant elle...
Paul disait que tu étais fétichiste, ce dont tu te défendais avec véhémence. Mais à présent, tu te demandes s’il n’avait pas un peu raison. Tout le monde vit entouré d’objets qui évoquent forcément le passé ; mais peu de gens, sans doute, y accordent autant d’importance que toi.
Certains affirment qu’ils pourraient partir en n’emportant rien avec eux. Pour toi, ce serait un véritable arrachement, tu en es certaine : tes objets familiers te racontent ta propre histoire ; te séparer d’eux reviendrait à gommer une partie de toi-même, celle qui t’enracine au sol où tu es née, te dit que tu n’es pas arrivée tout à fait par hasard en ce monde et que, peut-être, tu y laisseras un petite trace, fût-ce l’empreinte d’un pas hésitant...

Ton nom ne figure sur la couverture d’aucun des livres que tu  réécris. Tant de travail, accompli dans l’ombre et que la plupart des lecteurs n’imaginent même pas !… Ils sont absorbés par les aventures improbables de personnages psychologiquement inconsistants pendant que toi, depuis que tu tiens  ce journal, tu examines ton quotidien dérisoire à la loupe et notes les plus infimes détails d’une vie qui n’intéresserait personne...
En ce moment, tu travailles sur l’histoire de Robert et Linda, dans un décor exotique à souhait : mer turquoise et sable étincelant, ruines antiques, bateau de croisière avec cabines somptueuses et nuits étoilées... Linda n’est pas encore tombée dans les bras de Robert, mais elle l’admire et le convoite déjà : dès qu’il bouge, elle voit saillir ses muscles puissants sous son tee-shirt moulant, ce qui réveille en elle un fantasme de petite fille fragile à la recherche de protection...



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11 novembre 2009

Nadia / 3

Avant de recopier ta prose sur le traitement de texte, tu l’écris et la corriges à la main, à l’encre rouge, avec ton stylo plume Sheaffer. Ce stylo ne te quitte jamais. Ta main est habituée à lui, elle connaît son poids, sa forme, la texture de son métal, qui s’est poli au fil des années pour devenir complètement lisse et brillant. Quand tu es allée à New York avec Paul, en 1990, tu avais imaginé que tu y verrais des vitrines remplies de Sheaffer fabuleux, puisqu’ils sont fabriqués aux USA. Mais non, tu as eu beau chercher, tu n’as rien vu. Enfin, le dernier jour, en visitant un magnifique building rempli de magasins de luxe, vous êtes tombés sur une petite boutique qui en vendait. Paul t’en a offert un, bien lourd comme tu les aimes, noir avec une plume en or. Et depuis, tu l’utilises pratiquement chaque jour, à l’exclusion de tout autre stylo. Il ne t’a jamais déçue et tu prends soin de lui, comme d’un ami fidèle et parfaitement fiable, ce qu’il est en vérité...

Quand tu as faim, tu descends et tu te prépares à manger ; par exemple, tu réchauffes au micro-ondes un bol de riz complet avec des légumes. Souvent, tu manges avec une cuiller. Celle que tu préfères est petite et en argent, complètement polie, patinée à force d’avoir servi. Ta mère l’avait reçue le jour de sa communion solennelle. La fourchette qui l’accompagnait a disparu depuis longtemps. Sur le manche est gravé un monogramme à boucles entrelacées. Quand tu ne savais pas encore écrire, ces initiales te semblaient infiniment mystérieuses. Plus tard, tu as mille fois déroulé mentalement leurs arabesques, fil d’Ariane qui t’entraînait à coup sûr dans le vertigineux labyrinthe de tes rêves...

Le soir, tu te couches au premier étage, dans le grand lit. Voilà encore un objet très familier, qui accompagne ton quotidien depuis tant d’années... Jean-Claude et toi l’aviez  acheté quelques jours avant votre mariage, en 1978. Tu avais vingt ans et lui vingt-sept. Vous vous étiez rencontrés dans la petite entreprise qui vous employait. Par la suite, tu t’es souvent demandé ce qui en lui t’avait séduite. Aujourd’hui, tu penses que c’était d’abord son côté paternel et protecteur : il t’a ouvert les yeux sur des réalités que tu ignorais, politiques et sociales surtout, dans cet après 68 où il militait ardemment contre le pouvoir, lui qui venait tout droit de la bourgeoisie... Il a été ton premier amant, jouant là aussi le rôle de l’initiateur, son rôle favori avec toi, tu l’as compris trop tard : dès que tu es devenue plus autonome et que tu as pu énoncer des opinions personnelles, il ne l’a pas supporté. Disputes incessantes et parfois violentes, humiliations devant les amis... Puis un jour il t’a frappée et tu as répliqué par une gifle : c’était la fin... Le divorce te fut très pénible. Jean-Claude a déménagé et tu es restée dans votre appartement. Vous avez partagé les meubles et tu as voulu garder le lit, tu ne sais plus pourquoi ; peut-être simplement parce qu’il était confortable…

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06 novembre 2009

Nadia / 2

Un de tes plaisirs du matin est de te préparer du thé. Tu l’aimes plus que toute autre boisson ; tu en bois beaucoup et du très bon, deux fois par jour, la première juste après ton lever. Tu enfiles un pull par-dessus ton pyjama et tu descends à la cuisine. Tu fais chauffer l’eau dans la bouilloire électrique. Tu déposes dans la grosse boule en inox des feuilles parfumées au jasmin ou à la bergamote, selon ton humeur. Sur le plateau, une tasse et une théière assorties, en porcelaine blanche. C’est Paul qui te les a offertes : un soir d’hiver, il est rentré avec un gros paquet des Nouvelles Galeries. Ce n’était ni ton anniversaire, ni aucune fête particulière. Il avait eu envie de t’offrir ce cadeau en signe de réconciliation, après une éprouvante dispute, et il était certain de te faire plaisir, à défaut d’être tout à fait pardonné pour ses méchancetés de la veille…

Au fil des ans, la théière a un peu souffert : le couvercle est tombé et tu as dû  en recoller les morceaux ; le bec s’est cassé en se cognant sur le bord de l’évier, mais il verse toujours correctement. Il y avait deux tasses, il n’en reste plus qu’une. Paul et toi vous êtes quittés et tu n’as aucune nouvelle de lui, mais tu te sers quotidiennement de ces objets, parmi les plus familiers qui t’entourent ; quelquefois, tu penses à lui en préparant le thé, mais assez rarement, comme si la répétition quotidienne de certains gestes en effaçait peu à peu l’origine...
Dès que le thé est prêt, tu montes au deuxième étage avec le plateau, devenu très lourd. Tu t’installes à ton bureau et allumes l’ordinateur. Tu écris ou plutôt réécris des textes pour un éditeur. Cela s’appelle « rewriting », un mot affreux... Tu reçois des traductions brutes de romans américains et ton travail consiste à les mettre en forme en respectant le style de la maison, c’est-à-dire dans un français ni trop compliqué ni trop recherché ; car ce genre de livres s’adresse à des lecteurs souvent peu cultivés et qui ne lisent rien d’autre ; cela leur permet d’éprouver des émotions et des sensations que la vie ne leur offre pas : pour les femmes, grand amour avec un homme beau, bronzé, musclé et, bien sûr, riche...
Tu appelles cela de la « littérature jetable », de celles qu’on achète à la gare et qu’on oublie volontiers dans le train, une fois qu’on connaît le dénouement de l’histoire, généralement très prévisible... Mais tu ne méprises pas ceux que cela passionne et, d’ailleurs, c’est ton gagne-pain de l'écrire...

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27 octobre 2009

Antoine / suite et fin


La fin des aventures sentimentales d'Antoine
est dans "le Scriptorium" :


http://inthescriptorium.blogspot.com/


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18 octobre 2009

Antoine / 4

La suite des aventures d'Antoine
se trouve sur "Le Scriptorium" :

http://inthescriptorium.blogspot.com/


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12 octobre 2009

Antoine / 3

Vous pouvez prendre connaissance dès à présent de la suite
des aventures d'Antoine, dans "Le Scriptorium" :


http://inthescriptorium.blogspot.com/


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09 octobre 2009

Antoine / 2

Vous pouvez dès à présent lire la suite des aventures d'Antoine,
sur le site du Scriptorium :

http://inthescriptorium.blogspot.com/

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03 octobre 2009

Antoine / 1

Vous pouvez lire le début des aventures d'Antoine
dans "Le Scriptorium", à l'adresse suivante :


http://inthescriptorium.blogspot.com/



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