25 novembre 2009
Solitude
Il monte dans le bus, portant un sac de supermarché plein à craquer. Il marmonne en passant sa carte magnétique dans le composteur, puis vient s’asseoir en face de moi. Quelques considérations sur le temps épouvantable qui sévit en Normandie lui servent de préambule, puis il entre dans le vif du sujet :
- ça fait trois mois aujourd’hui que ma mère est morte.
- Ah ?... C’est un moment difficile…
- Plutôt, oui. Le 23 août, ma mère mourait et le 24, ma femme me quittait…
La détresse de cet homme me touche. Il doit se sentir atrocement seul, pour se raconter ainsi à une inconnue, dans un bus.
Je lui dis qu’il existe dans la ville plusieurs associations où l’on peut parler à des bénévoles. Je lui donne une adresse. Son visage s’éclaire et je sens que ces quelques mots ont fait naître en lui un peu d’espoir…
23 novembre 2009
Contrejour

(au Jardin des plantes de Rouen, 22/11/09)
22 novembre 2009
Nadia / 5
À présent, tu as quarante et un ans et tu te sens si seule... L’homme que tu as tant aimé vit et travaille dans la même ville que toi et pourtant, depuis six ans, tu ne l’as jamais rencontré. Comme toi, sans doute, il a évité les lieux où vous alliez ensemble et emprunté d’autres trajets pour se rendre au bureau ou dans ses magasins préférés. Plusieurs amis ont tenté de te parler de lui, mais tu as toujours refusé d’entendre quoi que ce soit le concernant, car le temps n’a pas encore adouci ta blessure ; tu ne supporterais pas d’apprendre qu’il s’est refait une vie d’où tu es totalement exclue. S’agit-il d’un reste d’amour qui refuserait de s’éteindre, comme une braise sous la cendre apparemment froide ? Tu en doutes, car l’amour a besoin d’être nourri, pour subsister ; et ce qui le nourrit, c’est avant tout l’échange, pour lequel il faut être deux...
La nuit dernière, tu as fait un rêve étrange : tu recevais une grande enveloppe épaisse, sur laquelle ne figurait aucun nom d’expéditeur. Tu la regardais longuement avant de l’ouvrir, à la recherche d’un signe. À l’intérieur, tu trouvais les deux morceaux d’un stylo plume cassé, inutilisable, emballé dans une feuille de papier froissé, couverte d’inscriptions superposées, indéchiffrables, certaines délavées.
Tu scrutais méthodiquement cet étrange palimpseste en te disant : c’est lui, c’est Paul, ce ne peut être que de lui. Et finalement, tu découvrais les deux seuls mots lisibles : « sans toi ».
Ce matin, en buvant ton thé, tu repenses au stylo cassé : objet symbolique figurant un homme en difficulté ? Non, cette interprétation au premier degré te semble vraiment trop simpliste et surtout réductrice. Si Paul tentait un geste pareil vers toi, qu’est-ce que cela signifierait pour lui ? Un appel ? Non, ce n’est pas son genre, d’appeler à l’aide...
19 novembre 2009
Le miroir des Jacobins
Un immense miroir, posé autour de cette colonne,
permet d'avoir une vue très inhabituelle sur l'église...

Toulouse, église des Jacobins, 14/11/09
18 novembre 2009
Nadia / 4
Ton premier souci, le matin devant le miroir de la salle de bains, c’est de te brosser les cheveux. Depuis des années, tu utilises toujours la même brosse, en soies de sanglier montées sur un bois roux dont, à force de lavages et de manipulations, le vernis a fini par disparaître. Tu l’empruntais souvent à Paul, ce qui commença par l’agacer puis l’attendrit finalement et, un jour, il te la donna. Tu t’en sers quotidiennement. Tu l’emportes partout et ne t’en séparerais pour rien au monde, d’abord parce qu’elle démêle parfaitement ton épaisse chevelure, ce qu’aucune autre n’a réussi avant elle...
Paul disait que tu étais fétichiste, ce dont tu te défendais avec véhémence. Mais à présent, tu te demandes s’il n’avait pas un peu raison. Tout le monde vit entouré d’objets qui évoquent forcément le passé ; mais peu de gens, sans doute, y accordent autant d’importance que toi.
Certains affirment qu’ils pourraient partir en n’emportant rien avec eux. Pour toi, ce serait un véritable arrachement, tu en es certaine : tes objets familiers te racontent ta propre histoire ; te séparer d’eux reviendrait à gommer une partie de toi-même, celle qui t’enracine au sol où tu es née, te dit que tu n’es pas arrivée tout à fait par hasard en ce monde et que, peut-être, tu y laisseras un petite trace, fût-ce l’empreinte d’un pas hésitant...
Ton nom ne figure sur la couverture d’aucun des livres que tu réécris. Tant de travail, accompli dans l’ombre et que la plupart des lecteurs n’imaginent même pas !… Ils sont absorbés par les aventures improbables de personnages psychologiquement inconsistants pendant que toi, depuis que tu tiens ce journal, tu examines ton quotidien dérisoire à la loupe et notes les plus infimes détails d’une vie qui n’intéresserait personne...
En ce moment, tu travailles sur l’histoire de Robert et Linda, dans un décor exotique à souhait : mer turquoise et sable étincelant, ruines antiques, bateau de croisière avec cabines somptueuses et nuits étoilées... Linda n’est pas encore tombée dans les bras de Robert, mais elle l’admire et le convoite déjà : dès qu’il bouge, elle voit saillir ses muscles puissants sous son tee-shirt moulant, ce qui réveille en elle un fantasme de petite fille fragile à la recherche de protection...
Saint Romain
16 novembre 2009
Trio
Jocelyne et Jean-Loup sont mariés depuis quinze ans. Lorsqu’ils ont emménagé dans leur bel appartement, il lui a offert un chat, un magnifique persan bleu, qu’elle a baptisé Joseph car, disait-elle, il lui rappelait son grand-père, dont la mine renfrognée contredisait la bonhomie…
Les années ont passé sur le bonheur de Jocelyne, lui rognant sournoisement les ailes. Joseph a pris de plus en plus de place et Jean-Loup est redevenu peu à peu un étranger. Elle ne voit plus que les inconvénients de son quotidien avec lui et se dit souvent qu’elle préférerait la solitude – si seulement il pouvait disparaître. Quant à lui, il déteste cordialement l’animal et rêve de le voir passer sous une voiture…
Le trio cohabite tant bien que mal, jusqu’au jour où Joseph montre les dents et mord sauvagement sa maîtresse qui, pourtant, ne lui avait rien fait. Elle en est toute bouleversée, déclare que la vie avec lui est désormais impossible, qu’elle ne peut plus lui faire confiance. Quelques jours plus tard, elle l’emmène chez le vétérinaire, pour une injection fatale… La vie est injuste, pense-t-elle. Mais on ne se débarrasse pas de son mari comme d’un chat…
à Toulouse
12 novembre 2009
11 novembre
11 novembre 2009
Nadia / 3
Avant de recopier ta prose sur le traitement de texte, tu l’écris et la corriges à la main, à l’encre rouge, avec ton stylo plume Sheaffer. Ce stylo ne te quitte jamais. Ta main est habituée à lui, elle connaît son poids, sa forme, la texture de son métal, qui s’est poli au fil des années pour devenir complètement lisse et brillant. Quand tu es allée à New York avec Paul, en 1990, tu avais imaginé que tu y verrais des vitrines remplies de Sheaffer fabuleux, puisqu’ils sont fabriqués aux USA. Mais non, tu as eu beau chercher, tu n’as rien vu. Enfin, le dernier jour, en visitant un magnifique building rempli de magasins de luxe, vous êtes tombés sur une petite boutique qui en vendait. Paul t’en a offert un, bien lourd comme tu les aimes, noir avec une plume en or. Et depuis, tu l’utilises pratiquement chaque jour, à l’exclusion de tout autre stylo. Il ne t’a jamais déçue et tu prends soin de lui, comme d’un ami fidèle et parfaitement fiable, ce qu’il est en vérité...
Quand tu as faim, tu descends et tu te prépares à manger ; par exemple, tu réchauffes au micro-ondes un bol de riz complet avec des légumes. Souvent, tu manges avec une cuiller. Celle que tu préfères est petite et en argent, complètement polie, patinée à force d’avoir servi. Ta mère l’avait reçue le jour de sa communion solennelle. La fourchette qui l’accompagnait a disparu depuis longtemps. Sur le manche est gravé un monogramme à boucles entrelacées. Quand tu ne savais pas encore écrire, ces initiales te semblaient infiniment mystérieuses. Plus tard, tu as mille fois déroulé mentalement leurs arabesques, fil d’Ariane qui t’entraînait à coup sûr dans le vertigineux labyrinthe de tes rêves...
Le soir, tu te couches au premier étage, dans le grand lit. Voilà encore un objet très familier, qui accompagne ton quotidien depuis tant d’années... Jean-Claude et toi l’aviez acheté quelques jours avant votre mariage, en 1978. Tu avais vingt ans et lui vingt-sept. Vous vous étiez rencontrés dans la petite entreprise qui vous employait. Par la suite, tu t’es souvent demandé ce qui en lui t’avait séduite. Aujourd’hui, tu penses que c’était d’abord son côté paternel et protecteur : il t’a ouvert les yeux sur des réalités que tu ignorais, politiques et sociales surtout, dans cet après 68 où il militait ardemment contre le pouvoir, lui qui venait tout droit de la bourgeoisie... Il a été ton premier amant, jouant là aussi le rôle de l’initiateur, son rôle favori avec toi, tu l’as compris trop tard : dès que tu es devenue plus autonome et que tu as pu énoncer des opinions personnelles, il ne l’a pas supporté. Disputes incessantes et parfois violentes, humiliations devant les amis... Puis un jour il t’a frappée et tu as répliqué par une gifle : c’était la fin... Le divorce te fut très pénible. Jean-Claude a déménagé et tu es restée dans votre appartement. Vous avez partagé les meubles et tu as voulu garder le lit, tu ne sais plus pourquoi ; peut-être simplement parce qu’il était confortable…







