06 novembre 2009
Nadia / 2
Un de tes plaisirs du matin est de te préparer du thé. Tu l’aimes plus que toute autre boisson ; tu en bois beaucoup et du très bon, deux fois par jour, la première juste après ton lever. Tu enfiles un pull par-dessus ton pyjama et tu descends à la cuisine. Tu fais chauffer l’eau dans la bouilloire électrique. Tu déposes dans la grosse boule en inox des feuilles parfumées au jasmin ou à la bergamote, selon ton humeur. Sur le plateau, une tasse et une théière assorties, en porcelaine blanche. C’est Paul qui te les a offertes : un soir d’hiver, il est rentré avec un gros paquet des Nouvelles Galeries. Ce n’était ni ton anniversaire, ni aucune fête particulière. Il avait eu envie de t’offrir ce cadeau en signe de réconciliation, après une éprouvante dispute, et il était certain de te faire plaisir, à défaut d’être tout à fait pardonné pour ses méchancetés de la veille…
Au fil des ans, la théière a un peu souffert : le couvercle est tombé et tu as dû en recoller les morceaux ; le bec s’est cassé en se cognant sur le bord de l’évier, mais il verse toujours correctement. Il y avait deux tasses, il n’en reste plus qu’une. Paul et toi vous êtes quittés et tu n’as aucune nouvelle de lui, mais tu te sers quotidiennement de ces objets, parmi les plus familiers qui t’entourent ; quelquefois, tu penses à lui en préparant le thé, mais assez rarement, comme si la répétition quotidienne de certains gestes en effaçait peu à peu l’origine...
Dès que le thé est prêt, tu montes au deuxième étage avec le plateau, devenu très lourd. Tu t’installes à ton bureau et allumes l’ordinateur. Tu écris ou plutôt réécris des textes pour un éditeur. Cela s’appelle « rewriting », un mot affreux... Tu reçois des traductions brutes de romans américains et ton travail consiste à les mettre en forme en respectant le style de la maison, c’est-à-dire dans un français ni trop compliqué ni trop recherché ; car ce genre de livres s’adresse à des lecteurs souvent peu cultivés et qui ne lisent rien d’autre ; cela leur permet d’éprouver des émotions et des sensations que la vie ne leur offre pas : pour les femmes, grand amour avec un homme beau, bronzé, musclé et, bien sûr, riche...
Tu appelles cela de la « littérature jetable », de celles qu’on achète à la gare et qu’on oublie volontiers dans le train, une fois qu’on connaît le dénouement de l’histoire, généralement très prévisible... Mais tu ne méprises pas ceux que cela passionne et, d’ailleurs, c’est ton gagne-pain de l'écrire...
Commentaires
Si je devais vivre de mes écris, je ne serais vraiment pas riche, mais j ai beaucoup d admiration pour ceux qui ont une plume d ou coulent les mots pour en faire des récits agréables a lire.C est pourquoi aussi je vais de temps a autre chez toi.
Bonne soirée Latil
@Latil
Merci ! Bon dimanche.
il y a plus d'épaisseur réelle qu'il n'y parait de prime abord chez ce personnage :o)
@Tisseuse
Oui, c'est un de ces personnages sombres que j'aime tout particulièrement : pas très sympathique au premier abord ; mais plus je fouille dans leur passé et plus je me sens proche d'eux... Merci pour ta fidèle et toujours intéressante lecture !
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