28 juin 2009
Mère et fils
Je n’aurais jamais dû dire à maman que j’avais rencontré Juliette sur l’Internet. C’était au moment du dessert.
- Mais tu es complètement inconscient, mon pauvre garçon, on peut tomber sur n’importe qui, des malades, des folles, c’est dangereux, arrête-moi ça tout de suite, etc., etc…
Elle n’en finissait pas de vociférer, si bien que j’ai hurlé à mon tour :
- Eh bien tant mieux, si tu n’es pas d’accord, comme ça je ne te la présenterai pas et je ne serai plus obligé de venir déjeuner chez toi chaque dimanche, quel soulagement !
- Tu n’es qu’un monstre, elle a répondu, après tout ce que j’ai fait pour toi, oser me parler sur ce ton !
- Et toi, tu crois que tu n’exagères pas aussi ? Je te rappelle que j’ai trente-neuf ans, au cas où tu l’aurais oublié !
J’ai laissé mon gâteau dans l’assiette, balancé ma serviette sur la table et je suis sorti en claquant la porte. Le soir, elle m’a téléphoné pendant une heure, elle s’excusait en pleurnichant, disait qu’elle avait besoin de moi, que j’étais son seul soutien, le réconfort de sa vieillesse. Je me demande comment elle peut penser une chose pareille, alors que je la déteste de tout mon cœur et m’arrange pour le lui faire savoir, à chaque fois que l’occasion se présente…
Papa avait toutes les raisons de la détester aussi. Mais lui n’osait pas s’opposer à elle ouvertement ; il tenait par dessus tout à sa tranquillité et le seul moyen de l’obtenir était de la laisser dire, d’attendre que passe la crise. Je me souviens de quelques séances homériques ; elles éclataient souvent à table ; je ne comprenais pas que mon père se laisse traiter de pauvre type médiocre, sans ambition et même, parfois, de raté. Il se contentait de lever les yeux au ciel et de soupirer, ou de sourire, ce qui mettait ma mère dans une rage folle. Alors, les assiettes volaient, se fracassaient sur le carrelage de la cuisine et les portes claquaient. Mon père et moi terminions le repas tous les deux, dans un silence oppressant. Jamais nous n’avons parlé de ces scènes. Au fond, je crois qu’il avait raison de ne pas entrer dans le jeu de ma mère, il aurait fini par la frapper, ou il l’aurait transpercée de coups de couteau et se serait retrouvé aux assises… Au lieu de quoi il a terminé paisiblement sa carrière et il est mort d’une crise cardiaque, six semaines après avoir pris sa retraite. Il n’a pas souffert : il était assis dans son fauteuil, il a poussé un long soupir qui ressemblait à une plainte, ses yeux se sont écarquillés comme sous l’effet d’une vision surprenante et sa tête s’est affaissée sur sa poitrine…
Commentaires
Elle l a usé.
Dans toutes les familles on peut assister a des scénes de ce genre. On a juste envie de partir, mais il faut quand méme revenir un jour. Ma mére avait seulement peur quand je partais loin a l est, qu il m arrive un accident."Et tout cela pour rien, pour aboutir a un divorce" m a t elle dit un jour avec tristesse.
Bonne soirée Latil
Le fils devrait savoir qu'il suffit de dire oui à sa mère mais de faire ce qu'il lui plait. La mère le sait. ... et tout est dans l'ordre des choses. La pièce continue...
Toujours poignant! Toujours justement écrit!!
Merci.
@Michel
Merci !Je pense que tout est plus compliqué pour certains, parce qu'on leur a fait vivre des choses tellement difficiles...
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