30 mai 2009
Frustration
Je me souviens de certains samedis soirs, quand j’étais petite. Ma mère me proposait d’aller au cinéma, ce qui me mettait en joie. Pour que le repas soit vite expédié, elle préparait des sandwiches au jambon, avec de la baguette bien craquante et du beurre au bon goût de noisette. On se dépêchait, on ne s’asseyait pas à table, je mangeais et buvais à toute vitesse, c’était la fête…
Mais parfois, sans que je comprenne pourquoi, l’expression de ma mère changeait brusquement : elle semblait écrasée par une fatigue insurmontable, puis elle disait en essayant de me convaincre : « Et si on restait tranquillement à la maison, à lire un magazine ? Tiens, voilà le porte-monnaie, achète-toi « Le journal de Mickey », ou « La semaine de Suzette », ce que tu trouveras ; allez, va vite, avant que le marchand de journaux ne ferme sa boutique !… » Quelle déception ! Mais je n’osais pas protester, consciente de ce qu’elle même ignorait ce qui lui arrivait…
Quelques minutes après, je rentrais avec mon magazine, consolation dérisoire ; je retenais une envie de pleurer qui me serrait douloureusement la gorge. Une envie de pleurer et, surtout, le sentiment d’avoir été trompée. Cela n’arrivait pas à chaque fois, mais assez souvent pour que j’hésite à me réjouir trop vite, quand ma mère parlait d’aller au cinéma… Malgré tout, la saveur et la consistance à la fois moelleuse et craquante du « jambon-beurre » sont toujours associés pour moi à l’idée de réjouissance, de circonstance exceptionnelle...
28 mai 2009
Galets
26 mai 2009
Les frères D.
On voit bien qu’ils ne sont pas jumeaux, mais ils se ressemblent étonnamment, jusque dans leurs attitudes. La boutique est minuscule. Quand l’un des deux est occupé à servir un client, l’autre a du mal à passer derrière lui, entre le billot et le mur carrelé, où sont accrochés d’impressionnants outils tranchants…
Sans doute vivent-ils une vie tout à fait ordinaire, mais les frères D. me sont toujours apparus comme les personnages d’un roman forcément noir.
Ils ont été très bruns mais le temps a passé. A présent, ils ont une chevelure blanche, volumineuse et rebelle et des sourcils gris incroyablement épais, qui leur font une barre au dessus d’un regard déjà sombre. Leur visage fermé est anguleux, avec un nez pointu, un peu long, à la narine ouverte et frémissante, qui m’évoque une certaine violence de sentiments. Ils sont vêtus à l’ancienne d’un tablier de coutil à petits carreaux bleu et blanc, noué sur l’épaule.
Face à l’entrée, sur une petite estrade, trône la caissière, qui semble régner sur ce royaume silencieux. C’est l’épouse d’un des deux bouchers, mais lequel ? A moins qu’ils ne se la partagent ?... Y a-t-il eu une autre femme ? Comment et pourquoi a-t-elle disparu ? Je n’ai jamais pu éclaircir ce mystère…
La boutique est située en haut d’une rue très pentue, au bas de laquelle j’ai habité. Lorsque je montais jusque-là, j’étais souvent à bout de souffle. L’odeur fade, écœurante, de la viande fraîche, la vision des couteaux alignés au dessus du billot, le bois clair de ce billot creusé en son milieu à force d’avoir été entaillé, lacéré, martelé, tout cela m’effrayait, me parlait de meurtre et de secret bien gardé.
J’avais entendu dire qu’ils vivaient tous les trois dans une immense maison adossée aux remparts. J’imaginais le cadavre savamment découpé d’une femme, enterré dans la terre bien grasse d’un jardin humide, où fleurissent au printemps la jacinthe et le muguet…
Depuis longtemps, j’ai changé de quartier, mais il m’arrive encore de passer devant la boucherie des frères D.
A travers la vitrine, j’aperçois leurs silhouettes de plus en plus minces, penchées vers le billot. Je reconnais aussi la caissière sur son trône dérisoire et je frisonne en songeant à l’autre, la disparue, celle qui me hante et me supplie de raconter son histoire tragique…
Marée basse
24 mai 2009
Le transparent
Un homme d’une soixantaine d’années, qui a dû être blond. Cheveux fins, clairsemés ; visage ovale, banal, sans aucune aspérité ; petites lunettes dont on remarque à peine la monture, car elle est très fine ; yeux d’un gris pâle, délavé. On ne distingue pas sa barbe, qui doit être rare. Sa peau blanche de nordique doit craindre le soleil.
Il mesure aux alentours d’un mètre soixante-quinze. Silhouette plutôt fine et mains étonnamment puissantes, comme si elles n’appartenaient pas à ce corps-là. Ses ongles sont soigneusement coupés et arrondis.
Ses phalanges sont ornées de poils abondants, détail qui me surprend toujours, car l’impression d’ensemble est celle d’un être lisse, totalement glabre et, pour cela, presque inquiétant. Lisse et transparent. On dirait qu’il ne veut surtout pas se faire remarquer…
Pour travailler, il porte une blouse trois-quarts bleu clair, boutonnée sur le côté. Pantalon gris à revers, chaussures marron confortables, à semelles épaisses, silencieuses.
Je le rencontre parfois dans la rue ou dans le bus. Il est toujours vêtu d’un imperméable beige clair ceinturé, le modèle standard, anonyme, passe-partout. Bien qu’il soit mon dentiste depuis longtemps, il ne me reconnaît jamais en dehors de son cabinet ; c’est à croire qu’il ne me voit pas. Ou peut-être craint-il d’attirer l’attention sur lui, s’il m’adresse la parole…
22 mai 2009
Scarabée
Il était enfoui dans un sac de terreau
et brillait comme un morceau de métal doré.
Après quelques instants au soleil, il a commencé
à faire vibrer une antenne, puis l'autre.
Je l'ai déposé à l'ombre, sur un lit de mousse.
Quelques minutes plus tard, il s'en était allé...
21 mai 2009
La cantatrice
C’est une gracieuse jeune femme au visage lumineux, encadré d’une longue chevelure blond cendré, étonnamment épaisse. Ses petits yeux sont d’un bleu pervenche assez rare ; sa bouche minuscule est fardée de rouge sombre ; son nez légèrement retroussé et ses pommettes haut placées lui donnent une expression féline.
Elle s’avance sur la scène et salue. Quelque chose, déjà, se produit, comme une rencontre prometteuse. Elle commence à chanter et vous embarquez avec elle pour un voyage fascinant. Sa voix chaude et puissante vous porte comme un fleuve paisible. Ses mains fines et blanches, émergeant d’une robe noire vaporeuse, vous entraînent dans les méandres d’une histoire d’amour, qui pourrait bien être la vôtre. Les sons aigus jaillissent de sa gorge avec une apparente facilité, jamais agressifs, souvent d’une douceur surprenante ; les notes graves sont veloutées tel un nectar que vous aimeriez savourer lentement…
Après le concert, vous êtes bouleversé et vous allez la remercier pour ce moment merveilleux. Elle vous reçoit modestement, sa joue rosit sous le compliment et elle vous sourit. Vous la questionnez sur son art et lui avouez que vous avez toujours rêvé de chanter. Le regard pervenche brille alors d’une gentille ironie et elle vous répond qu’il suffit de travailler chaque jour pendant dix ans, au minimum, et que l’apprentissage n’est jamais achevé, comme c’est le cas pour toute discipline artistique. D’ailleurs, elle enseigne le chant et, si vous souhaitez vraiment vous y mettre…
Vous la quittez avec un faible « peut-être » et le sentiment poignant de votre petitesse. Mais qu’importe, le bonheur de tout à l’heure est bien à vous. Pendant quelques jours, vous allez encore vous en délecter, vous souvenir de cette chanteuse qui vous a ébloui, envoûté, captivé…
18 mai 2009
Rose
Robe pourprée,
tendresse veloutée
l’éphémère beauté
n’aura fait que passer….
17 mai 2009
L'esseulée
Devant le miroir de la salle de bains, elle s’examine, guette l’apparition d’une ride au coin de sa paupière, d’un fil blanc dans sa chevelure, constate un léger affaissement de sa joue. « Bientôt l’immobilité froide, sous la lourde pierre » se dit-elle, tandis qu’un petit vertige familier, presque amical, la saisit au creux de la nuque.
« Oui, bientôt les rejoindre tous » et elle s’imagine dans un lit moelleux, où l’attendent ses chers disparus, tous réunis pour l’accueillir : son frère, le très aimé, le premier qui l’ait abandonnée, lui ait infligé cette blessure. Ô douleur inconsolée, devenue supportable pourtant – et elle se demande encore une fois comment elle a pu survivre, continuer sa marche quotidienne vers nulle part, sans jamais trébucher sur le chemin…
Puis sa grand-mère, parfaite incarnation de la douceur et de l’intelligence. Elle lui disait de merveilleux contes, les mots jaillissaient de sa bouche comme des bulles irisées, puis s’envolaient vers les nuages, vivaient leur propre vie. Jusqu’au jour où elle aussi s’en alla, brusquement, sans même un au revoir…
Ses parents, enfin, inséparables « papamaman », jamais vus l’un sans l’autre, soudés jusque dans la mort – après l’accident, on eut beaucoup de mal à séparer leurs corps enchevêtrés, encastrés dans les tôles meurtrières…
Chaque matin, le miroir lui renvoie l’écho de ses pensées : « Pourquoi m’ont-ils laissée seule ici-bas ? Je ne suis plus que l’ombre de celle qu’ils ont aimée, choyée, accompagnée… Ô vite, les retrouver, partager leur bonheur, qui doit être infini ! » Puis elle reprend courageusement la route des habitudes, avec le sourire apaisé de celle qui sait que chaque jour la rapproche de l’ultime rendez-vous…
15 mai 2009
S'enraciner
Souvent, j'imagine que ce doit être rassurant
de vivre toujours dans le même lieu,
comme un arbre profondément ancré dans son jardin :
nulle tempête ne peut vous déraciner ;
tout au plus vous casse-t-elle quelques branches
mais elles repoussent vite, plus vigoureuses qu'avant
et palpitent d'une sève nouvelle...



