30 avril 2009
Survie
Je me souviens de ces moments terribles de mon enfance, où je plongeais au cœur de la déréliction. Des jours entiers où le monde semblait s’arrêter autour de moi pour mieux me rejeter, me dire que personne, jamais, ne me comprendrait, ne m’aimerait. Car je n’étais pas comme les autres, ceux qui riaient avec insouciance, ceux qui avaient des parents, des frères et sœurs, ceux qui savaient d’où ils venaient…
Beaucoup plus tard, auprès d’un homme, j’ai quelquefois retrouvé ce sentiment d’extrême abandon, cette lassitude qui coulait soudain dans mes veines. Alors, j’errais, seule, dans les rues de ma ville, je rêvais de me perdre pour de bon, pour la dernière fois.
Mais une étonnante force de vie l’a toujours emporté en moi sur le désir de disparaître, aussi violent fût-il…
28 avril 2009
Après la pluie
27 avril 2009
Bois exotique
Après quatre années passées en Côte d’Ivoire, je suis rentrée en France. Comme je manquais de place, j’ai laissé certains objets dans une petite cantine en métal : cahiers sur lesquels j’avais noté mes lectures, albums de photos, dessins de ma fille ; il y avait aussi toutes les lettres j'avais reçues, en réponse à celles que j’envoyais d'Afrique. Tout cela est resté longtemps enfermé ; je désirais tourner la page, passer à autre chose, me construire ici une autre vie…
Un jour enfin, je me suis décidée à ouvrir la malle. À peine le couvercle en était-il soulevé que j’ai été submergée par une odeur qu’on ne connaît pas ici et que je croyais avoir oubliée : celle du bois brun roux dans lequel étaient faits le lit, les meubles et les portes de l’appartement que j'occupais en Côte d'Ivoire. Une odeur que l’on peut dire épicée, lourde, entêtante. Tout l’intérieur de la malle en était imprégné, si bien qu’en une fraction de seconde, j’ai revu l’appartement, sa lumière, son carrelage, ses fauteuils bas, son large balcon et toutes les plantes que j’y faisais pousser…
On peut emprisonner la mémoire dans un coffre pendant des années, mais elle ne s’éteint pas pour autant : les souvenirs demeurent, à portée de main, il suffit de les laisser sortir, de temps à autre…
26 avril 2009
Lilas
24 avril 2009
Odeurs d'enfance / 3
J’avais dans ma classe une camarade dont le père dessinait des couvertures au « livre de poche ». Marie-Claude nous approvisionnait en romans à des tarifs plus qu’attrayants et c’est ainsi que j’ai pu lire la plupart des Mauriac, Maurois, Duhamel et même certains Zola, que je dévorais en cachette, car cet auteur était interdit chez moi…
Mais c’était l’époque où j’aimais lire surtout des poètes : Baudelaire, Verlaine, Apollinaire, Rimbaud, Paul Eluard, Prévert…
Au fil des années et de mes nombreux déménagements, j’ai conservé comme un trésor la plupart de ces livres. Le papier en a jauni mais, surtout, il a pris une odeur très particulière, qu’on ne peut confondre avec aucune autre. Mais il doit y survivre un peu de l’odeur d’origine car, à chaque fois que je feuillète un de ces ouvrages, à la recherche d’un poème dont le souvenir s’efface, je me revois au collège, pendant les interclasses. Au lieu de sortir, comme mes camarades, je m’installais dans le couloir du rez-de-chaussée, qu’éclairaient à intervalles réguliers de hautes fenêtres. Et là, dans une douce pénombre silencieuse, j’aspirais l’odeur de cire qui montait du vieux parquet craquant, tout en puisant passionnément à la source des mots…
Quarante ans après, mes livres ne gardent pas seulement la parole des poètes qui m’ont nourrie, mais aussi toutes les sensations qui ont accompagné leur découverte…
22 avril 2009
Humanité
19H30, j'arrive à l'arrêt de bus, pour remonter chez moi. Un homme est assis - ou plutôt recroquevillé - au bord du trottoir ; son visage est enfoui dans ses bras repliés. Par terre, à côté de lui, un sac en plastique qui contient sans doute toutes ses possessions ; et une canne anglaise. Deux ou trois personnes sont là, qui semblent ne pas le voir. Je m'accroupis près de lui et lui demande s'il a besoin d'aide. Il me dit qu'il est là depuis deux heures. Les bus se succèdent, les passagers aussi ; personne ne se soucie d'un type hirsute, sale, probablement imbibé. Je l'ai déjà croisé plusieurs fois dans la ville ; il marchait alors sans canne, il a dû tomber depuis...
Où veut-il aller ? Au foyer, là-bas, sur le boulevard. Je propose de l'y accompagner. Il pose sa tête sur mon épaule et sanglote. J'ai envie de le bercer ; je passe mon bras autour de son cou, tandis qu'il parle dans une sorte d'urgence : "Tu es gentille, toi, si tu savais, j'en peux plus !... Tu as quel âge ? Tu peux me tutoyer, quand on se dit vous c'est pas pareil"... Il saisit ma main et l'embrasse, ne veut plus la lâcher...
Longtemps après l'avoir déposé au foyer, je sens l'odeur dont il était imprégné - odeur repoussante de la misère, de la rue, de la déréliction. Lorsqu'il était à côté de moi, cela me gênait à peine. Maintenant, j'ai du mal à la supporter ; j'ai beau me laver, elle me suit, me poursuit. J'ai honte d'éprouver ce dégoût, mais il serait hypocrite de le nier. Tout comme il serait vain d'ignorer la tristesse que le désarroi de cet homme a distillée en moi...
21 avril 2009
Odeurs d'enfance / 2
Je me souviens de mon apprentissage de la natation. C'est un de mes pires souvenirs d’enfance. Cela se passait à Paris, à la piscine de l’avenue d’Orléans. J’avais environ huit ans. Ma mère adoptive n’avait pas compris que tout se serait beaucoup mieux déroulé si elle ne m’avait pas accompagnée. Mais sans doute voulait-elle vérifier que, dans ce domaine aussi, j’étais loin de me montrer la meilleure…
Il faut dire à sa décharge qu'on ne se souciait guère de psychologie infantile, à cette époque, et l’humiliation était indissociable de la pédagogie. Je me faisais donc traiter à chaque leçon de sotte, de peureuse, de couarde, de timorée et, comme j’avais peur de plonger, le maître-nageur me poussait sans ménagement. Mais tout cela n’était rien, comparé à ce que j’éprouvais au seuil de la piscine, lorsque j’aspirais les premières bouffées de son atmosphère moite, embuée et abondamment chlorée : une angoisse paralysante me tombait brusquement dessus, je suffoquais à la fois de terreur et de révolte contenue…
Sept ou huit ans après, c’est à la piscine Lutétia que nous emmenait notre professeur d’éducation physique. Je nageais bien et n’avais plus peur de me mettre à l’eau, mais l’odeur écœurante du chlore produisait toujours sur moi le même effet, contre lequel je devais lutter à chaque fois.
Depuis longtemps, je nage avec beaucoup de plaisir ; de nouveaux produits ont remplacé le chlore, l’odeur des piscines est moins étouffante qu’autrefois ; mais pas une fois je ne peux y entrer sans me rappeler la petite fille tremblante qui allait recevoir sa dose hebdomadaire de brutalités, de vexations, et ressortir avec le sentiment douloureux de n’être pas « normale ». Cette petite fille-là ignorait que sa mère n’avait jamais appris à nager, parce qu’elle avait peur de l’eau…
19 avril 2009
Au jardin
18 avril 2009
Odeurs d'enfance
Je me souviens que ma mère adoptive adorait se parfumer, ce qu’elle faisait d’ailleurs toujours un peu trop lourdement, selon moi. Peut-être parce qu’elle aimait surtout les parfums capiteux, qui laissent un sillage des plus insistants.
Elle portait des parfums aux noms évocateurs qu’elle portait lorsque j’étais petite : Carnet de bal de Révillon, Je reviens de Worth et L’heure bleue de Guerlain. À leur seule évocation, je retrouve mon éblouissement de petite fille lorsque, juste avant de sortir, elle aspergeait avec un vaporisateur son long manteau de fourrure un peu rêche, ou bien son étole mousseuse de renard gris. Un peu plus tard, dans le métro, je me serrais contre elle et frottais ma joue sur la fourrure, y enfouissais discrètement mon nez, pour lui dérober un peu de cette aura magique qui la transfigurait à mes yeux.
Aujourd’hui encore, dès que je sens un de ces parfums, je me souviens instantanément de l’odeur très particulière qu’il prenait en se mêlant à la fourrure. J’éprouve jusque dans la bouche la sensation de ses effluves tenaces et je perçois sur mon visage la caresse ou le picotement, selon que je pense à l’étole ou au manteau…
17 avril 2009
L'adieu
Il lui avait promis : « je t’attendrai, ne t’inquiète pas ». Pourtant, elle avait toujours senti cette petite angoisse lui grignoter le cœur, insidieusement. Elle n’en parlait pas, mais il le savait : certaines attentions, certains gestes, disent mieux que les mots la peur qui nous tient éveillé ; et puis cette infime hésitation de son sourire, lorsqu’il évoquait leur avenir… Elle était si pudique, si douce, qu’il fallait la connaître aussi bien que lui pour imaginer le tourment qu’elle endurait.
Aujourd’hui, encore, elle ne laissait pas s’exprimer son chagrin. Elle marchait d’un pas qui pouvait sembler tranquille, dans les allées du cimetière, tandis que lui, là-bas, se consumait… Tout à l’heure, l’homme des Pompes funèbres lui demanderait où elle souhaitait répandre les cendres de son époux. Elle choisirait un arbre vert assez haut, à l’ombre duquel elle reviendrait bientôt s’abriter…




