31 janvier 2009
Ceci est une fiction / 2
La deuxième fois avait été très
facile, presque agréable ; il s’agissait d’une dame handicapée,
aphasique, et le mari, un petit bonhomme adorable aux cheveux gominés,
impeccablement vêtu, n’avait pas hésité à mettre la main à la pâte. Au
lieu de s’éclipser, il avait tenu à rester jusqu’au bout, caressant
gentiment les cheveux de son épouse et lui expliquant qu’il fallait
bien qu’il vive un peu, "chacun son tour, tu comprends, je me suis
tellement occupé de toi, pendant toutes ces années, je suis sûr que tu
m’approuves, ce n’est plus une vie, toute la journée dans ce fauteuil à
fixer le mur devant toi et, depuis que tu as eu cette attaque, je ne
sais même pas si tu m’entends quand je te parle"… Heureusement, la
vieille ne pouvait pas répondre. Il suffisait de ne pas regarder ses
yeux implorants. D’ailleurs, ce n’est pas mon histoire, s’était
dit Julien, au moment où un vague scrupule l’avait effleuré, c’est leur
affaire, je ne suis qu’un exécutant, je fais mon travail du mieux que
je peux…
Le
veuf l’avait ensuite invité à dîner. C’était un cuisinier à la
retraite, qui possédait une cave remplie de bonnes bouteilles. Une
soirée mémorable, arrosée d’un Lalande de Pomerol 90, "excellente
année" avait précisé le monsieur, tout fier de dévoiler ses trésors…
-
Il faudra revenir de temps en temps, vous savez je n’ai personne, plus
aucune famille, se plaignit le vieux au moment de l’au revoir ; et vous
êtes si sympathique !
- Oui, oui, murmura Julien, en serrant les
petites mains noueuses qui s’agrippaient aux siennes. Mais il savait
bien que le règlement lui interdisait formellement toute relation
personnelle avec les clients. Dommage, car ils se seraient bien
entendus, tous les deux.
Par ailleurs, il le sentait, mieux valait sans doute ne pas trop s’attacher…
29 janvier 2009
Jeune femme
J'aime beaucoup ce portrait ;
je crois que c'est à cause du léger prognathisme de la jeune femme,
qui lui donne un air de timidité tout à fait touchant... 
27 janvier 2009
Ceci est une fiction !
Première expérience ; tout s’est parfaitement déroulé. Pourtant, ce qu’il a pu trembler, au début ! Et puis il a éprouvé ce petit frisson nouveau, qui s’est vite transformé en une sorte de jouissance… Il faut dire qu’il a eu de la chance : la vieille dame dont il devait « s’occuper » ressemblait à cette grand-mère paternelle qu’il n’aimait pas beaucoup… Finalement, ce « travail » est assez facile, malgré toute les appréhensions qu’il suscite et la connotation d’immoralité qui peut s’y rattacher. Mais en y réfléchissant bien, il n’est pas immoral de libérer un vieil époux opprimé depuis quarante ans par une femme tyrannique. C’est faire preuve de compassion pour lui, compassion d’autant plus profonde qu’il a de quoi payer l’Association… Car, bien sûr, le service n’est pas gratuit, loin de là ; mais y mettre le prix est le gage d’une longue réflexion préliminaire : cela vaut-il la peine d’investir une telle somme ? Il faut risquer une sorte de pari sur l’avenir et la première partie du travail consiste justement à convaincre le client du bien-fondé de ce pari…
Jérôme s’est trouvé très bon, dans ce rôle de représentant en beaux lendemains ; il a ouvert le catalogue des possibles, déroulé toutes sortes de rêves en couleurs devant les yeux ébahis de Robert : voyages, croisières, massages orientaux et pourquoi pas, nouvelles amours ? « Non, il n’y a pas d’âge pour aimer, a répété Julien, mon père vient de se remarier juste avant de fêter ses soixante-dix ans, et il est très heureux, alors vous voyez. Bien sûr, sa femme est beaucoup plus jeune et, croyez-moi, elle y trouve son compte… Oui, oui, nous avons aussi un catalogue pour les rencontres, vous pensez bien que nous n’allons pas vous abandonner après votre veuvage ! »… Ça non, il n’est pas question de les abandonner, tant qu’ils peuvent payer, aussi leur promet-on un service après-vente des plus fiables…
Léa, l’épouse acariâtre de Robert, s’était d’abord montrée méfiante, comme toujours avec les nouveaux venus, puis elle avait vite cédé au charme de Jérôme : « un jeune homme bien comme il faut, avec les cheveux coupés courts, la chemise impeccable, les ongles nets et les chaussures parfaitement cirées. Très importantes et très révélatrices, les chaussures, sa mère le lui avait toujours dit et les occasions ne manquaient pas de le vérifier ».
A la deuxième rencontre, elle souriait déjà à l’inconnu. Jérôme remarqua même qu’elle avait mis du rouge à lèvres et n’était plus en pantoufles mais en chaussures, comme si elle s’apprêtait à sortir. Elle avait de grosses chevilles et le dessus des pieds enflés, ce qui le dégoûta vaguement et lui rappela les dimanches après-midi tellement ennuyeux, chez mamie Georgette… Pour la troisième fois, qui devait être la dernière, Léa avait en plus frisé ses cheveux, mis du mascara sur ses cils et un peu de fard vert sur ses paupières fripées. « Ça tombe bien, pensa Jérôme, elle fera une morte tout à fait présentable »…
26 janvier 2009
Ariane
25 janvier 2009
Bon appétit !
Je me souviens de l'heure terrible du repas. C'était le moment redouté de l’affrontement. Elle mettait la table et je sentais mon estomac se crisper ; parfois même, je vomissais. Sa colère, alors, et ses reproches…
Repas-psychodrame, pendant les trois à quatre premières années avec elle, quand j'avais entre sept et onze ans... « Debout ! » hurlait-elle. Coups de martinet sur mes cuisses nues. « Assise et mange ! »
Ma gorge complètement nouée ne pouvait plus rien avaler… Ses cris et, surtout, son regard sur moi, sans aucune compassion.
Quelquefois, elle partait en claquant la porte, me laissait seule devant mon assiette ; peut-être pour ne pas me frapper trop fort, car elle en avait tellement envie, ne pouvait plus se retenir…
Pendant des années, je ne supportais pas de manger en tête-à-tête, fût-ce avec mon amoureux. Aujourd'hui encore, la vue de certains aliments provoque en moi une sourde angoisse...
24 janvier 2009
Ombres
Vivre
Comme vous, je sais qu’il n’est pas facile de vivre avec les vivants, c’est plus simple avec les morts ; ils sont enfermés entre les murs transparents de notre imagination.
François Truffaut
La chambre verte.
21 janvier 2009
Deux amies
Je les ai aimées toutes les deux ; l'une (veste de fourrure) qui m'a élevée et l'autre qui m'a dit, lorsqu'elle était vieille : "Tu n'as pas eu de chance, c'est avec moi que tu aurais dû vivre"... Ni l'une ni l'autre ne pouvait avoir d'enfant... Plus j'y pense et plus je me dis que j'ai eu beaucoup de chance, dans ma vie...
20 janvier 2009
Palimpseste / fin
Lorsque je m’éveillai, j’étais allongée confortablement au pied d’un arbre, la tête posée sur un coussin moelleux et je vis que, sur les branches, non loin de moi, étaient accrochés des grappes de dattes brunes. J’allais me relever pour satisfaire une soudaine gourmandise, lorsqu’une voix puissante tonna : « Inutile de bouger, tu trouveras dans ce panier de quoi te rassasier ! ». Ma terreur fut telle que je crus en mourir, foudroyée dans l’instant. Mais une main amicale se posa sur mon front et ses caresses eurent bientôt raison de mon agitation. Sa chaleur pénétra peu à peu jusqu’à mon cœur glacé, où je sentis fondre, comme par magie, mes dernières appréhensions. Quand je pus enfin regarder l’homme en face, je reconnus le vieillard de mon ultime rêve.
- Je t’attendais, dit-il simplement. Sais-tu pourquoi je t’ai choisie ?
- Non, et j’avoue que cette question m’a longtemps tourmentée…
- Que faisais-tu, avant que le monde ne périsse ?
- J’enseignais le dessin, je peignais et j’exposais mes tableaux. Je jouais de plusieurs instruments et… j’écrivais des romans, que je ne publiais pas...
- Viens avec moi, tu vas comprendre, ajouta mon hôte, en me prenant par la main.
En quelques pas, nous fûmes à l’orée d’une grotte, dont l’intérieur recelait un spectacle éblouissant : toutes les parois étaient recouvertes de fresques dans les ocres rouges et bruns, qui se déroulaient comme les tapisseries que j’avais admirées en songe. Et, curieusement, une lumière chaude et diffuse imprégnait ce lieu fabuleux.
- Te souviens-tu d’un rêve que tu fis ?
- Oui, je m’en souviens.
- Eh bien, le moment est venu pour toi d’ajouter un chapitre au livre de l’humanité. Vois-tu ces hommes nus, armés de flèches pour chasser le renne et le bison ? Ceux qui t’ont précédée ici les ont laissés en témoignage, il y a environ vingt mille ans… Mais que de progrès, depuis ce temps ! À toi de retracer sur cette roche l’évolution de l’espèce, afin que ceux qui viendront ici, dans très longtemps, puissent déchiffrer ton message.
- Mais je n’aurai jamais assez de toute une vie pour accomplir une tâche pareille ! Et d’ailleurs, il n’y a plus de place ici, pour raconter une telle histoire !
- Ne t’inquiète pas, tu disposeras de tout le temps nécessaire ! Quant à trouver de la place, avance et regarde bien : ne vois-tu pas que de nombreux humains se sont succédés ici ? D’abord ceux qui ont creusé la pierre avec un stylet, pour y imprimer de simples lignes et, plus tard, de vagues silhouettes ; puis ceux qui n’ont laissé que l’empreinte d’une main ; ceux qui savaient reproduire la course des animaux sauvages ; et enfin ceux qui se sont représentés, en train de chasser, de nager ou de dormir…
Tout cela était vrai : des milliers d’années séparaient les différentes parties de cette œuvre magnifique et, pourtant, de loin, on eût dit qu’un seul artiste l’avait réalisée.
- C’est ainsi, depuis toujours, ajouta doucement mon guide : chacun dépose ici son récit, par dessus le précédent, sans crainte de l’annuler. Et tu feras de même, car la mémoire de l’Homme ne se perpétue qu’à travers ce palimpseste…
Ce furent ses derniers mots et je ne le revis plus. Mais depuis ce jour, je sens sa présence autour de moi, comme une mélodie rassurante qui bourdonne doucement dans l’atmosphère, tandis que je dessine sans relâche...




